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 Ba Noï

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Natacha Péneau

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Date d'inscription : 26/09/2005

MessageSujet: Ba Noï   Dim 23 Jan - 12:27

BA NOÏ





Je suis arrivée en Indochine, il y a trois semaines, par une chaleur torride.

La première chose que j’ai vue avec stupeur, ce sont les éléphants qui déchargeaient les bateaux ;un « cornac » assis sur leur dos était un petit homme jaune de la taille d’un enfant ! c’est eux qui guidaient les animaux.



Pas un souffle d’air, je me suis demandée si j’arriverai à survivre ? Il est vrai qu’enceinte de huit mois et demi la chaleur étouffante me paraissait insupportable…

Choura m’attendait, je l’aperçu au milieu d’une foule bruyante et bariolée venue nous accueillir…je me sentis moins seule, tout à coup.



Un militaire vient me chercher , me fit passer les contrôles et je me retrouvai dans les bras de mon mari .

Tout était nouveau pour moi : l’étonnement, l’admiration se mêlèrent aux odeurs portuaires mais surtout au manque d’air. Comment pourrai-je vivre dans ce pays, ne serait-ce qu’une heure de plus ?

Pourtant j’ai survécu.



Choura prit un pousse pousse, j’avais honte de peser deux fois le poids du petit homme maigre qui pédalait derrière moi…

Nous traversâmes toute la ville pour arriver enfin dans une rue où toutes les maisons étaient construites à l’identique. L’une d’elle nous était attribuée par l’armée de l’air .

Nous étions trois familles européennes côte à côte dans une marée d’indochinois ; je me sentis intruse, mais j’éveillais plus la curiosité que l’animosité.

En trois semaines, j’ai compris pas mal de choses . Mon mari avait des dettes partout , il avait acheté les meubles à crédit, le restaurant d’à côté nous nourrissait à crédit également.…

Le jour de la paye, tout l’argent partait en remboursement et nous avions encore des dettes et pas la moindre piastre en poche !

Je fis la connaissance d’un jeune couple de militaire qui m’assura que je trouverai facilement du travail après la naissance de mon bébé , ainsi qu’une boyesse qui, pour un sac de riz, s’occuperait de ma maison et du bébé.

En attendant l’accouchement je ne pouvais rien faire . J’arrangeais la maison , le coin du bébé à venir. J’essayais de m’adapter en observant autour de moi le jour et écoutant la nuit tous ces bruits inconnus …c’étaient les nuits torrides, tropicales, bruyantes où le monde animal reprenait sa place..





Le 16 octobre Tania est née à l’hôpital Graal . Je restais des heures à contempler ce petit être merveilleux et fragile ,sans défense qui ne dépendait que de moi.

Son père lors de sa visite, jeta un œil indifférent sur le berceau sans soulever la moustiquaire. Ce qui l’intéressait, c’était mon retour à la maison. Retrouver enfin sa femme et non cet être déformé par la grossesse qui lui était tombé du ciel …non, du bateau !

Le jour même une dispute éclata dans la chambre d’hôpital. Le lendemain je signais une décharge et revenais à la maison.

Il me fallait : du coton, une crème pour les fesses de bébé, de l’eau de Cologne et du talc, de l’alcool …

La pharmacie française ne faisait pas crédit …ne sachant que faire je m’adressai à l’assistante sociale de l’armée de l’air qui m’apporta les produits de première nécessité…

Elle me laissa sur la table une petite somme d’argent pour que je puisse tenir les premiers jours.. ; après il fallait que je trouve du travail,et vite.

On m’avait indiqué un bar avenue Catinat (la rue principale de la ville) qui cherchait une personne de confiance pour tenir la caisse et de préférence une femme de race blanche.

J’avais le cœur gros mais je décidais d’aller me présenter aussitôt.

Un homme d’une quarantaine d’années me reçut ; à toutes ses questions je ne pouvais répondre que par la négative : je n’avais jamais travaillé dans un bar, je n’avais aucun certificat de travail et je n’avais que dix huit ans !

« Comment puis je vous faire confiance ? » me dit-il .

« Je viens d’avoir un bébé ! » lui répondis-je , avec une fierté démesurée.

« Dans ce cas là, vous êtes engagée ! » répondit il ; un sourire indulgent éclaira son visage sévère.. Un long silence suivit, j’étais heureuse mais terriblement inquiète.

« Que devrai-je faire ? »

« Je vous montrerai. Je serai présent les premiers jours Vous pouvez commencer demain matin. »

Pour allaiter ma fille je disposerai d’un coin où une boyesse pourra m’emmener l’enfant, maintenant il ne me restait plus qu’à trouver la boyesse ?

Je rentrai chez moi et demandai comment m’y prendre, au restaurant indochinois qui nous nourrissait toujours à crédit depuis mon arrivée..

« Une boyesse… facile…allez place du marché …choisir boyesse » je pris un cyclo-pousse et me voici à la place du marché.

L’après midi sur les étales vides étaient assis en tailleur des hommes et des femmes de tout âge…le marché des esclaves , me suis-je dis …

C’était le marché du travail.

Je n’osais pas les regarder dans les yeux. Les plus jeunes et les plus hardies commencèrent à m’interpeler. Il fallait faire vite et ne pas me tromper. Je vis dans un coin une femme qui me parue déjà vieille et qui baissait les yeux timidement avec le sourire triste de celle qui sait par avance qu’elle ne sera pas choisie.

Je m’approchai d’elle « Bonjour, »

« Bonjour madame. »

« Vous parlez français ?. »

« Un petit peu. »

« Voulez vous travailler pour moi? »

« Oui, » me dit-elle , je lui tendis la main elle me suivit nous primes un cyclo-pousse et arrivâmes chez nous.

« Avez-vous eu des enfants ? »

« Oui douze, seulement quatre en vie. » cela me fit peur.

« Mort, la guerre, la maladie. »

Je lui montrai notre univers et ma petite reine qui dormait dans son berceau sous la moustiquaire.

Doucement elle souleva le voile et caressa la petite tête du plus beau bébé , puis elle me regarda…

« Oui je veux travailler pour vous . » Tania l’avait conquise

« Comment vous appelez vous ? » lui demandais-je

« la boyesse »

« Non je voudrai vous appeler par votre nom. » Silence…

« Ou grand-mère ? »

Son visage s’épanouit « Ba-noï » me dit-elle, « grand’mère »



C’est comme cela que Ba-noï entra dans notre vie. Elle fut une vraie grand-mère pour ma petite fille et une aide précieuse pour moi…



J’ai raconté « Ba-noï » à ma fille et aux enfants de la famille..

Elle est toujours vivante dans mon souvenir.



Hier mon cousin m’a dit « j’ai lu tes nouvelles et tu as oublié quelqu’un d’important » .

« Qui ? » lui ai-je demandé

« Ba-noï »



Si Dieu me prête vie, je vous raconterai Bai-noï aussi !





Natacha Péneau

23/01/2011
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Alona

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MessageSujet: Re: Ba Noï   Mar 26 Juin - 23:17

J'ai, lu aussi l'histoie de Ba noï dont tu m'as parlé ! Very Happy
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Natacha Péneau

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MessageSujet: Ba Noï   Mer 27 Juin - 2:49

C'était une femme qui m'a beaucoup aidée dans ce pays déchiré par la guerre...
à bientôt, bisous
Nat
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MessageSujet: Re: Ba Noï   

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Ba Noï
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