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 Le lilas

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chrissette

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Localisation : Au coeur de la campagne creusoise
Date d'inscription : 17/08/2006

MessageSujet: Le lilas   Dim 4 Oct - 0:15

Le lilas



Regarder une branche se balancer dans le vent n'a l'air de rien, me direz-vous, et pourtant, ce doux balancement me laissera toujours sans voix. Les yeux écarquillés comme deux boulets de charbon, je contemple ce spectacle et soudain, le passé ressurgit. Bébé, ma mère me laissait des heures, seule dans mon berceau, sous le lilas. Je contemplais, guettais les mésanges. A travers le treillis de fleurs, le ciel pointillait mon front, de lumière et l'air frais teintait mes joues de rose, ce qui me valut longtemps le surnom de Petite Reine à croquer.

Le soleil dardait ses rayons printaniers sur mes bras dodus; je dormais profondément. Un pétale blanc vint chatouiller le bout de mon nez, puis deux, puis trois. Enfin, il finit par neiger des myriades de flocons parfumés, sur mon lit. Les branches dansaient, et moi, Chrissette, je disparaissais sous la couverture immaculée, un beau baptême au cœur du jardinet. Les merles témoins pépiaient joyeusement, un vrai chef d'œuvre de la nature !

L'arbre tortueux laissait paraître quelques lucarnes entre ses branches fleuries. Brusquement je m'échappai, agrippée aux ailes d'un oiseau noir, désertant ainsi mon berceau. Ma mère occupée qui dans la cuisine, qui à l'étage, qui sarclant la terre, accroupie derrière la petite haie de buis, ne pouvait ainsi remarquer mes escapades. Je m'envolai sans bruit.
Depuis le faîte du pigeonnier, je la vis s'éloigner, puis, chevauchant toujours mon ami l'oiseau, gagnai le haut du vignoble poétiquement nommé, le pied du Nez de Soultz. Pour ce faire moi, petite aventurière, je survolai les châtaigneraies, la clairière des bruyères.

De même, un matin d'été, je profitai de l'ouverture d'une porte donnant sur le jardin pour enfourcher mon nouveau tricycle et filer à travers les allées.. L'ombre du feuillage m'offrait son tendre abri. Il faisait chaud, très chaud. Finalement, je quittai ce refuge, poussant péniblement sur mes pédales. et brusquement, l'impensable se produisit. J'étais coincée dans un trou noir, profond.. Comment sortir de ce piège? Je me mis à hurler. Au loin les merles tournoyaient , et moi, je criai de plus belle !

Au bout de quelques instants, j'entendis prononcer mon nom, au loin, comme un écho parvenu de la montagne. Pourtant, je commençais à me sentir bien, dans cette grotte improvisée qui exhalait la magie de ces endroits restés longtemps inexplorés. Mon imaginaire vagabond dessinait d'invisibles monstres rampants et tentaculaires, prêts à m'entraîner et m'engloutir dans leurs gueules béantes. J'en oubliai même la terrible odeur qui régnait en ces lieux. Soudain je me vis héroïne d'un conte, le Diable aux cheveux d'or. Devenue fourmi, je soufflai à la grand-mère du Diable les énigmes à résoudre et repartis finalement avec les trois cheveux d'or.

Puis quelque chose agrippa ma tresse gauche. C'était le Morgan qui m'emportait sur son dos au fond des mers, loin de la foule et du bruit des villes ! Ou peut-être toi, le Korrigan qui me montrais le chemin vers l'antre de la vieille pieuvre et à qui j'allais dérober le peigne de nacre! Mais je préfère encore la main de mon Prince tournant dans mes cheveux comme des vrilles autour d'un pied de vigne, et saisissant le bout de mes doigts gantés. Non, finalement je serai une marionnette offrant son spectacle aux enfants émus !

Mais le songe prit fin.. J'aperçus, au-dessus de moi, la main de mon père tenant le manche d'un râteau. Toute la famille s'était jointe à lui. Ainsi, quatre paires d'yeux bleus scrutaient le fond de ma cachette. Tous se bouchaient le nez. Ouf, j'allais bientôt m'extirper de ce gouffre gluant ! Je compris alors que j'étais tombée dans la bouche d'égout. Une fois à l'air libre, on m'entraîna sous le lilas. Ma grand-mère remplit promptement l'arrosoir qui ferait office de douche de fortune . Je ne pouvais raisonnablement gagner la salle de bain que ma mère prenait un soin particulier à garder parfaitement propre. Mon doux rêve s'était mué en cauchemar. Oma* accrocha le broc à une branche du lilas et l'eau s'écoula sur moi. Quel bonheur.. et pourtant ! Oui, pourtant je riais au fond de moi car là-bas, dans ce trou noir et malodorant j'avais certainement vécu les moments les plus exaltants de ma courte vie. Mais l'eau faisait son œuvre et estompait peu à peu les dernières traces de ce rêve..

Plus tard, je fis du coin de lilas un lavoir pour le linge de mes poupées. J'y passais de longues heures faisant ruisseler l'eau claire entre mes petites mains, rinçant, essorant, replongeant les habits dans la bassin sans jamais me lasser. La petite lavandière s'en donnait à cœur-joie, les éclaboussures n'étant pas proscrites à l'extérieur de la maison.. Le savon glissait entre mes doigts, et je regardais, songeuse, les bulles se former. Une puis deux, puis trois. J'attendais la bulle unique, la plus grosse, la plus colorée, celle qui me surprendrait, m'emporterait loin d'ici dans son ventre rond. Elle finit par éclore. Dans les reflets de ses contours irisés, j'entrevis une porte et l'ouvris sans peine. Après avoir ôté mes sandales, par souci de propreté, j'avançai sur la pointe des pieds, appréciant la douceur soyeuse du tapis chatoyant qui couvrait le parquet. Sur ma droite, dans le salon, un piano attira mon attention. Je m'installai sur son tabouret et jouai quelques croches pour emplir le vide résonnant de cette pièce aux plafonds très hauts, aux tentures chaleureuses. Une bonne odeur de pain chaud chatouilla mes narines. Le carillon frappa les six coups du soir.


Il me fallait rentrer. Je laissai l'instrument et franchis une deuxième porte qui menait à la cuisine.. Deux femmes se tenaient là. Elles m'invitèrent à prendre place sur le banc de coin. Au milieu de la table trônait un coquetier et deux mouillettes. Mon estomac grondait.
« Mange! Me dit l'une d'entre elles. C'est l'œuf que tu as ramassé tout à l'heure !»
J'avalai sans réfléchir. Aujourd'hui encore, je me revois, trempant le pain dans le jaune en roulant des yeux.
« Tu as des yeux comme deux boulets de charbon! », me dit Maria, l'autre femme
J'étais connue pour être gourmande et ne pouvais le cacher. Le lait frais dessinait sous le nez une ravissante moustache.

« Délicieux ce lait, qu'on dirait du lait de la ferme ! » Dis-je.
«  Mais oui, souviens-toi, c'est toi qui as trait la vache tout à l'heure! » Répondit Maria.

Alors je me levai et ouvris machinalement le placard. J'en sortis une boîte métallique. Curieusement, je savais ce qu'elle contenait, des gâteaux à l'anis! Comment le savais-je ? Mystère !. Des gâteaux à l'anis au cœur de l'été...de plus en plus étrange ! On sonna à la porte. Je me précipitai dans le couloir, et reconnus, derrière la vitre, la silhouette filiforme de mon frère aîné. Il était temps de partir mais pour aller où ? Je l'ignorais.. Le calendrier indiquait le mois de novembre. Nous étions donc en hiver, cela expliquait les gâteau à l'anis. Un dernier regard vers le salon. Tante G., c'est comme ça que je l'appelais, me tendit un manteau en velours rasé bleu et me dit :
« Ferme bien les boutons nacrés ! Ta mère s'est donnée du mal à coudre les boutonnières! Et n'oublie pas tes nouvelles chaussures laquées noires, celles que nous t'avons achetées cet après-midi! Ne raconte pas à tes parents que tu t'es perdue dans le magasin, sinon, tu n'auras plus le droit de venir ici ! »

Je regardai une dernière fois le grand portail noir en fer forgé. Il se referma sur nous. En m'éloignant, je saluai les arbres bicentenaires qui peuplaient le parc, autour du « château », première maison du village qui portait traditionnellement ce nom.

La fillette se faisant de plus en plus rare, le lilas pleurait, de ses feuilles, l'absence de sa fidèle compagne. Les jeudis ne voyaient à présent que vide et silence. Le vélo, recouvert d'un drap de poupée, était remisé près des pots de fleurs, au milieu des bocaux de haricots ou autres cerises. La bassine servait à présent d'abreuvoir pour les oiseaux.
« Oui, parlons-en des jeudis.! Disait l'arbre. Jadis j'entendais Chrissette hurler de joie, sortir de la maison en riant quand Tante G, la maîtresse des lieux, fermait son cabinet dentaire et consolait un patient à la joue enflée. Tôt le matin, la petite espiègle montait la garde et il n'était pas rare de la voir se faufiler sous le bureau pour assister aux séances de torture que subissaient les patients de Tante G ! »

Les allées du jardin étaient couvertes d'un épais tapis mordoré. Il eût bien fallu que la fillette vint nettoyer tout ceci. Mais elle préféra s'occuper du grand parc qui souffrait du même mal..

Dans ses bottes en caoutchouc et son ciré trop grand, elle arpentait les larges chemins du parc, munie d'un râteau et d'un panier en osier, y recueillant les feuilles mortes. Elle adorait traîner des pieds et faire ainsi chanter les feuilles sous son pas, et puis tant pis pour les chaussures sales ! En effet, chez Tante G., il était permis d'entrer les pieds crottés. Il suffisait de passer par la cave et le tour était joué. Hormis cette aspect pratique, l'aspect ludique n'était pas sans intérêt. Un grand placard abritait une collection impressionnante de chaussures de toutes tailles et de tous styles., un vrai royaume du déguisement pour la comédienne en herbe qu'elle était..

Certains soirs, avant la dégustation rituelle de l'œuf à la coque, alors que Tante G et Maria s'affairaient déjà dans la cuisine, elle détournait leur attention, les forçant à la contempler dans ses incroyables défilés de mode. Affublée de vieux atours et chaussée d'escarpins, elle descendait fièrement l'escalier sous le regard amusé de ses deux complices. Elle était heureuse, voilà, tout ! Les murs du château riaient. La maison respirait la joie de vivre! Elle emplissait ses poches de glands, de drôleries et de grimaces, en usant à sa guise pour le plaisir de tous.

Décembre battait son plein de préparatifs. Aux quelques gâteaux d'anis qui subsistaient, s'ajoutèrent des «  Spritzbredalas  », biscuits confectionnés à l'aide d'une seringue à l'embout étoilé. Les œufs frais, soigneusement ramassés par Chrissette tenaient une place de choix aux côté du beurre artisanal de baratte.

A la maison, sa mère lui récitait les poèmes de Noël traditionnels, «Von draus' vom Walde komm'ich her! », et «Das Christkind».
Dans le château, on avait installé un grand sapin aussi grand que les plafonds qui culminaient à plusieurs mètres. L'arbre était si haut qu'il nous fallut prendre un escabeau pour y installer la pointe. Je me souviens précisément des oiseaux soufflés en pâte de verre, à la queue panachée de soie...et au regard plus vrai que vrai...aussi vrai que les mésanges que je regardais, enfant...

A présent j'étais assez grande pour couper une tranche de gâteau mais pas assez pour qu'on me confiât un sécateur .Un sécateur ? Pour quoi faire ? Pour couper quelques branches de lilas.

« Très bonne idée , Maman ! Pour l'anniversaire de Tante G., ce serait parfait. J'en fais mon affaire ! »

Elle se précipita vers le lilas, arracha une branche, puis deux, puis trois. A chaque fois un jet d'étincelles scintilla puis s'éteignit.
Elle entoura le bouquet d'un ruban puis y glissa un dessin. Tous partirent à bord de la voiture. Ils étaient attendus pour le déjeuner. Le temps était exceptionnel, le ciel, au Nord, d'un bleu éclatant. Ils arrivèrent. La table était dressée sous le kiosque.
«Tiens , Tante G, c'est pour toi »
Elle lui tendit le bouquet
« Merci ma chérie » Répondit-elle

Le lilas prit place dans un magnifique vase en porcelaine. Il embaumait le salon, son parfum emplissait toute la maison, insaisissable, d'une teneur unique...sans doute pour dire à quel point la fillette lui avait manqué.

Au moment de prendre le café, Tante G ouvrit le dessin, et là, une myriade de papillons s'envola. Soudain, il neigea des pétales de lilas. Chaque membre de l'assistance en était entièrement couvert! La magie pouvait enfin opérer! La page du dessin était blanche! Chrissette riait aux éclats. Sa mère se leva, la prit dans ses bras et la regarda sans rien dire. Tout comme la page blanche, son cœur était à nouveau pur! Elle revit alors son bébé dormant sous une couverture de pétales. La boucle était bouclée, et le lilas mort pourrait renaître le printemps suivant.




* Oma signifie Mémé en langue allemande


Chrissette
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Natacha Péneau

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Date d'inscription : 26/09/2005

MessageSujet: Le lilas   Lun 4 Juin - 4:26

Je viens de lire ta nouvelle , le souvenir a le don de faire revivre la beauté d'un instant, l'émoton oubliée et pourtant toujours présente.
Merci pour ce partage.Amicalement,
Natacha

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Le lilas
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