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 Point kilométrique 66 (deuxième partie )

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bernard augendre



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Date d'inscription : 23/03/2006

MessageSujet: Point kilométrique 66 (deuxième partie )   Ven 29 Juin - 6:44

Je crois que je me suis assoupi. Le bip de la radio m’a réveillé :
--- Conducteur du 57421, tu écoutes le régulateur, à toi…
--- Oui Régulateur, ici 57421, je te reçois…
--- Bon, j’ai un conducteur de Vierzon qui va t’acheminer une loc de remplacement, disons,…d’ici une heure. Je te rappellerai quand il sera en route…
--- OK Régulateur, bien compris, terminé…
Une heure. De Vierzon. J’échafaude mentalement le processus de dépannage. La locomotive de secours va venir par l’arrière et son conducteur va l’atteler au wagon de queue. Il communiquera avec moi d’une loc à l’autre par radio et « poussera » le train jusqu’à la gare d’Avord où nous pourrons, grâce aux voies de service, replacer la locomotive de pousse en tête. Tout cela à trente kilomètres à l’heure maximum, c’est approximativement trois heures de retard à l’arrivée. Bon, je ne suis pas couché. Alors il me faut encore attendre… Ce boulot est beaucoup fait d’attente. Attendre… Attendre…

Elle attend. Depuis plusieurs jours déjà, le gris est au dehors également. Le brouillard est dense, humide et glacial. Colette ne dort plus, ne s’alimente plus. Elle erre de chez elle à cet endroit d’où son mari l’a quittée. Arrivée au passage à niveau, elle abandonne la route, s’engage sans aucun regard autour d’elle sur cette piste de terre battue qui longe la voie ferrée. Elle marche encore plusieurs centaines de mètres et là, s’arrête et attend… Des trains passent, effrayants, dans un tonnerre métallique assourdissant. Les conducteurs utilisent le sifflet strident pour l’effrayer davantage, sans aucun doute. Mais elle se retient de fuir, elle tiendra le temps qu’il faudra.
Elle attend… Elle attend… Personne ne peut lui interdire quoi que ce soit. C’est son droit d’être là. Son homme est mort ici. Pourquoi ? Mais pourquoi a-t-il traversé à cet endroit. La rivière n’est pas de l’autre côté. Il n’y a rien de l’autre côté, juste des champs. Elle veut comprendre. Elle tiendra le temps qu’il faudra… Elle attend… Elle attend.
Et puis la nuit est là, elle vient si vite maintenant. Le courage lui manque tant. Elle fait le chemin à l’envers. Elle rentre chez elle, là où il n’y a plus personne. Demain à la même heure, elle reviendra…



Doucement Juliette s’est mise à pleurer, puis plus fort. Il n’est pas venu, aujourd’hui comme les autres jours. Elle l’a attendu si longtemps. Il n’a fait aucun signe, aucun message laissé sur son portable, pas le moindre écho à sa douleur. Elle, ne peut pas l’appeler. Sa femme est soupçonneuse, elle surveille tout, décroche toujours à sa place. Elle ne peut rien faire pour lui crier son amour sans le compromettre, sans provoquer sa colère. Il est le maître de ce jeu d’amour cruel et, depuis le début, elle s’est soumise à ses règles. Depuis le début, elle est en cage. Juliette pleure si fort dans la cage d’escalier. Elle a pleuré si fort qu’un voisin l’a questionné. Alors elle s’est enfuie au travers des rues de sa vieille ville de banlieue parisienne.
Toute la journée sans âme, elle a erré et en fin d’après-midi elle s’est retrouvée devant cet étroit passage dans le grillage que des voyous ont ouvert juste pour elle, semble t-il. Au-delà de cette barrière déchirée, quatre interminables barres d’acier courent sur une plateforme ballastée. L’appel d’air puissant des trains l’épouvante et l’attire. Non loin d’elle, une petite pancarte aux chiffres rouges l’hypnotise. Le numéro 66… Point kilométrique 66…


Tout allait bien jusque là. Le retour de Dijon avait été routinier, presque facile. Deux locs seules jusqu’à Cercy puis une bonne vingtaine de minutes de manœuvre dans cette gare pour former un train de céréales plein à craquer. Vingt deux wagons, mille huit cent tonnes, les deux diesels pourraient tirer ça sans problème, un petit quatre vingt kilomètres à l’heure jusqu’au terminus situé à cinquante kilomètres. Tout allait très bien jusque là. Trop bien.
Jusqu’au point kilométrique 6,6 où un ciré jaune m’est apparu une fraction de seconde devant les yeux. Un ciré jaune dans le brouillard de février… Il est 14 h 33, je suis un peu en retard… Le ciré jaune est sur ma voie, entre les deux fils de rail… Le sifflet du train se met à hurler ! Qui l’a actionné ? C’est ma main qui fait les choses toute seule. Mon autre main s’est impitoyablement explosée sur le champignon du frein d’urgence. Le train va s’arrêter, il va stopper bien sûr mais cinq cent mètres trop loin, cinq cent mètres trop tard. Impossible d’immobiliser mille huit cent tonnes lancées à quatre vingt kilomètres à l’heure aussi instantanément. Le ciré jaune ne cille pas, ni le cri des freins, ni l’horrible stridence du sifflet mêlé à l’assourdissant bourdonnement des diesels ne semble l’impressionner. Il y a tant de jours qu’elle apprivoise ces monstres de ferraille… Un choc,… facile, simple, inéluctable, intolérable… Le bruit d’un corps qui roule dans le ballast… Et voilà… Colette, que je n’avais jamais vue avant cela, n’est plus… Le train s’arrête… Cinq cent mètres trop tard… Que faire maintenant ? Un accident de personne. Un accident de quelqu’un. J’ai tué quelqu’un… Protéger, prévenir… Les procédures d’urgence longtemps ressassées émergent à la surface de l’horreur. Protéger le corps des trains de sens inverse. Signal d’alerte lumineux, signal d’alerte radio, torche à flamme rouge… Courir droit devant, trouver quelqu’un, prévenir… Prévenir quelqu’un que j’ai tué quelqu’un…
Un train siffle… Quelque part dans ma mémoire, un ciré jaune, un manteau rouge… Un train siffle dans le noir… Et la radio qui me parle…
--- 57421 tu m’écoutes, je suis le conducteur de secours… Je suis attelé à l’arrière de ton train… Tu m’écoutes, on peut faire l’essai des freins… A toi.
J’émerge difficilement de ma torpeur. Je vois lentement s’effacer de mon regard le brouillard, le ciré jaune des derniers instants de l’existence de Colette. La nuit printanière me revient.
--- Oui, conducteur de secours, je t’ai parfaitement reçu… Ok pour l’essai des freins…
3 h 30. Le dépannage s’est déroulé plus rapidement que je l’avais imaginé. Je suis reparti avec une locomotive en parfait état, la machine en panne toujours attelée au train et bonne pour une visite au dépôt. J’ai laissé le conducteur de secours en gare d’Avord en attente d’un taxi commandé par le Régulateur. Chez nous, l’organisation peut être quelquefois parfaite. Le ronronnement du diesel me détend et tout là-haut les étoiles de la Grande Ourse m’accompagnent. De nouveau mes pensées s’évadent. Je me retrouve au point kilométrique 66.

Juliette a franchi la déchirure de la fragile barrière. Son manteau rouge s’est accroché sur le fil de fer acéré. Elle marche maintenant dans cet espace invisible bien trop proche des voies où le poids dérisoire de son corps ne l’empêchera pas d’être aspirée comme une infime brindille par le déplacement d’air d’un « rapide ». Son regard ne quitte plus cet étrange numéro 66. Elle a compris l’instant d’avant pourquoi ce numéro l’affectait tant. 1966 est l’année de naissance de son impitoyable amant. Ce signe est très fort pour Juliette, la trop romantique Juliette, et elle y voit l’ultime rendez-vous avec son destin. Le son d’un klaxon l’a fait sursauter, la réveille quelque peu. Il n’y a aucun train en vue et c’est juste un automobiliste sur la route à quelques mètres de distance qui s’énerve de la lenteur d’un cycliste. Juliette est terrorisée autant par ce qu’elle s’apprête à vivre que par le fait d’être découverte. Elle s’assied le dos contre un poteau de caténaire et fond en larmes. L’air du soir est doux quand il passe dans ses cheveux blonds, se surprend t-elle à penser…


Je reçois l’autorisation de départ de l’agent circulation. Le signal devant moi me présente le ralentissement à trente kilomètres à l’heure. C’est la vitesse que je ne dois pas dépasser au franchissement des aiguillages pour sortir de la gare de Moret. Mon train est relativement long, presque six cent mètres et je pourrais reprendre la vitesse normale prés du kilomètre 65,8…
Je m’avance lentement. Si tout va bien je serais à l’heure au triage de Villeneuve St Georges.
A la sortie de la courbe, à l’endroit de ma reprise de vitesse, j’aperçois un tissu rouge qui semble flotter prés de la voie. Arrivé à sa hauteur, intrigué, je jette un œil par ma fenêtre. Ma vitesse est encore lente et je vois nettement la jeune fille aux cheveux clairs prostrée derrière un poteau caténaire visiblement étourdie de larmes.


Elle n’a pas conscience de ce train de marchandises qui s’arrête. Elle ne sait pas ce que lui veut cet homme qui l’a saisie par les épaules pour la relever.
--- N’ayez pas peur, mademoiselle, j’ai prévenu la gare de Moret, on va venir vous aider.
Les paroles sont réconfortantes mais elle est comme dans un rêve et le temps s’est arrêté. Est-elle morte déjà, en morceaux sous les wagons ? Deux hommes en uniformes s’approchent d’elle, elle reconnaît les pompiers. Le plus jeune lui sourit :
--- Ca va, mademoiselle, ça va… Vous allez nous accompagner, vous voulez bien. Vous verrez, tout va très bien se passer…
Il a des yeux si bleus et sa voix est si douce qu’elle lui tend la main pour mieux revenir à la vie…

Je suis reparti le cœur léger. En définitive je ne suis pas arrivé à l’heure à Villeneuve ce soir là. Mais quelle importance, le temps était si doux avec ce reste de soleil lumineux et, tout au fond de moi un vieux ciré jaune qui s’évaporait lentement sur l’horizon bleu…

J’aimerais penser que Juliette avait réellement rendez-vous avec le destin ce jour là et que depuis elle a oublié sa mésaventure avec le beau regard bleu… Et j’aimerais tant croire que quelque chose s’est vraiment produit pour moi, ce soir là, au point kilométrique 66… Quelque chose que Colette m’aurait soufflé… Quelque chose comme le pardon de la Vie…
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mamyblue

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MessageSujet: un bien joli texte..   Ven 29 Juin - 7:38

j'ai beaucoup aimé...bien sur, votre profession fait que le réalisme est là. Et puis, il y a la poésie et le sens du suspens.La chronologie, nous sommes tenu(e)s en haleine, nous voulons savoir...c'est bien.
merci à vous
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bernard augendre



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MessageSujet: Re: Point kilométrique 66 (deuxième partie )   Mar 3 Juil - 1:21

Bonjour Mamyblue et merci à vous pour cette réponse sympathique. Je voulais parler de cette expérience, qui est inspiré de fait quasiment réels, pour rendre hommage à ma profession qui peut être si traumatisante quand ce genre de situation arrive. J'ai voulu également montrer l'étrange de cette histoire.( les points kilométriques sont exacts par exemple :6,6 pour le premier accident, et 66 pour le quasi second, coïncidence me direz-vous ? Peut-être ? Peut-être pas ? Que savons-nous vraiment de notre vie et de ce qui l'entoure ? Amitiés.
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MessageSujet: Re: Point kilométrique 66 (deuxième partie )   

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